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INSIDE VATICAN PAGE 4

Quatrième partie

Les années de guerre

Quelques années plus tard, vous étiez enrôlé dans l'armée allemande. Comment cela s'est-il passé?
C'était une chose à laquelle je ne pouvais pas échapper. En 1943, j'avais 16 ans. Et ceux qui vivaient dans un monastère, ou un séminaire, et par suite, vivaient déjà en communauté et hors de chez eux, devaient, en tant que communauté, rejoindre la défense anti-aérienne. Comme assistants, en réalité.

Et à 16 ans, vous viviez déjà en communauté au séminaire?
Oui, j'y étais entré en 1939, à l'âge de 12 ans. Durant ces années, en fait, c'était un peu de la fiction, parce que le séminaire avit été réquisitionné comme hôpital militaire pour les bléssés de guerre,. Ainsi, formellement et juridiquement, j'appartenais au séminaire, mais en fait, comme c'était un hôpital militaire, je vivais à la maison. Mais comme j'étais légalement un membre du séminaire, quand le séminaire en tant que tel fut réquisitionné et tranféré à Munich pour participer à la défense anti-aérienne, je fus forcé d'y aller.

Quels détails vous rappelez-vous, de ces mois?

Sans fin. Trop de détails pour que nous puissions les aborder maintenant.

Cette expérience vous a-t'elle changé?

Je dirais que la situation était assez étrange. Ce n'était pas simplement un service armé, puisque nous continuions à être scolarisés. Le matin, les professeurs venaient de Munich, pour nous faire cours. Et l'après-midi également, il y avait habituellement deux heures réservées aux cours. Et il y avait aussi des ordres pour que les lois de protection de la jeunesse nous soient appliquées. Par exemple, il nous était interdit de fumer.

Etait-ce une tentation?
(rires). Non. Pas pour moi. Et d'autres choses, qui étaient censées garantir la moralité de ces jeunes hommes, afin qu'ils ne tombent pas, dirons-nous, dans le piège de l'immoralité, comme soldats.
Nous désirions certainement la défaite des nazis, il n'y a aucun doute à ce sujet.
Une chose était claire: les Nazis voulaient, après la guerre, éliminer l'Eglise. Il n'y aurait définitivement eu plus de prêtres. C'était une des raisons pour lesquelles nous souhaitions leur défaite.
Nous ne faisions rien de très concret, car nous étions là avant tout pour l'assistance technique, les radars, ce genre de choses.

Avez-vous appris à faire fonctionner un radar?
Non, pas très bien. Presque pas du tout.

Avez-vous déjà tiré avec une arme?
Non. Nous avons appris à tirer, mais seulement à l'exercice.

Et vous avez servi de cette façon de 1943 à 1945?
Non. Il y eut trois phases. D'abord nous étions assistants pour cette artillerie anti-aérienne, et, comme je l'ai dit, ce fut une période "mixte", puisque nous nous étions une communauté étudiante, tout en faisant notre service militaire. Une fois, pour un cours, nous fûmes même envoyés à Munich, afin de pouvoir utiliser des équipements, en physique et en chimie. En cela, la communauté elle-même était intéressante. Non sans tensions, certes. Mais il y avait un sens de l'aide réciproque. Puis il y eut le service militaire. Mais c'était une activité qui n'était pas à plein temps. Cela dura jusqu'en septembre 1944.
En septembre 1944, nous fûmes libérés, et transférés à ce qu'ils appelaient "service du travail", un service que Hitler avait créé en 1933, de manière à créer du travail (des emplois), et nous sommes entrés dans ce "service", on nous envoya à la frontière autrichienne. Et nous avons dû apprendre à travailler avec des pics et des bêches, creuser des fossés, ce genre de choses.

Etait-ce fatigant, pour vous?

Epuisant. Je n'étais pas très fort, et je n'avais jamais fait beaucoup d'exercice.

Avez-vous eu des ampoules aux mains?
Oui, bien sûr. Evidemment.
Nous étions sur la frontière autrichienne lors de la capitulation de la Hongrie devant les russes. Et à ce moment, nous avons travaillé à retarder l'avance de l'Armée Rouge. Nous creusions de gros fossés pour stopper les tanks, etc. , etc. Cela dura deux mois.

Comment dormiez-vous?
Nous dormions bien, après avoir travaillé toute la journée.

Que mangiez-vous?
Nous mangions deux fois par jour, mais je ne peux pas dire que nous mangions pauvrement. C'était suffisant. Et puis, je fus libéré de ce travail, et je devins un vrai soldat, un fantassin. Mais l'officier qui répartissaient les hommes, ces jeunes gens, était contre la guerre, contre le nazisme, et il chercha pour nous les meilleures affectations, et il me dit: "tu peux aller aux casernes de Traunstein", où j'aurais été chez moi. Et c'est ainsi que je fus affecté aux casernes de Traunstein, qui étaient un peu à l'écart de la ville, mais pas loin de la maison. Et c'est là que je subis ma formation militaire, comment tirer au fusil, et ainsi de suite. Et finalement, au bout de deux mois, je tombai malade, et fus malade jusqu'à la fin de la guerre.

Qu'est-ce qui causa votre maladie?

Ce n'était rien de grave, je souffrais d'une blessure à l'une de mes mains. Dans tous les cas, le Bon Dieu me protégeait. Puis les américains arrivèrent. Je fus dans une prison américaine jusqu'au 19 juin, puis je fus libéré, et rentrai à la maison.

Est-ce que cette histoire a déjà été racontée, ou publiée ailleurs?
Non. Quand je fus nommé archevêque de Munich, je donnai une interview au journal diocésain, comme je le fais maintenant avec vous. Et ils firent un petit article, mais très bref et limité.

Quelle influence pensez-vous que le fait d'avoir vécu cette période a eu sur votre formation intellectuelle?

Je dirais, de deux façons. D'une part, nous étions davantage conscients de notre foi, puisque nous étions souvent entraînés dans des discussions, et nous étions obligés de trouver des arguments pour nous défendre. Et ainsi, en ce sens, cela nous a aidés à réfléchir sur la foi, pour une vie plus concrète et pour une foi plus convaincue.
Et en second lieu, je dois dire que nous avons eu la vision d'une conception anti-chrétienne du monde, qui, en fin de compte, s'est montrée elle-même anti-humaine et absurde, parce qu'initialement, elle se présentait comme un grand espoir pour l'humanité. Et le résultat pour moi, c'est que j'ai appris à avoir une certraine réserve envers les idéologies dominantes.

Il est terrifiant de voir comment, en cette fin du XXème siècle, des pays qui se sont battus contre Hitler ont embrassé quelques-unes des idéologies anti-humaines favorisées par lui: euthanasie, par exemple, expérimentation sur les embryons humains.
D'une certaine façon, Hitler a anticipé beaucoup de développements actuels. Et il y a actuellement un débat historique très intéressant sur cette question, en Allemagne. Parce que, vu d'un certain angle, Le Nazisme était certainement un mouvement anti-moderne. Avec l'exaltation romantique du passé allemand, de la nature, contre ce que les nazis appelaient l'"intellectualisme judeo-bourgeois" du monde moderne. Il est vrai que c'était là une réaction anti-moderne, anti-libérale.
D'un autre côté, il y a maintenant une seconde école de pensée, qui soutient que le Nazisme, paradoxalement, donna une grande impulsion au processus de modernisation en Allemagne et en Europe, anticipant des réalisations et des idées qui n'étaient pas encore acceptées par la conscience commune.
Par exemple, précisément, l'idée de débarasser la communauté de ceux qui sont malades ou incapables de faire leur part de travail dans la société, les malades mentaux, en les tuant -cette idée n'était pas acceptée, même par ceux qui avaient une certaine sympathie pour le régime. Mais je dirais que s'il advenait qu'un pareil régime revînt, la résistance contre de telles choses, parmi les gens, serait bien moindre que ce qu'elle était dans ma jeunesse.



 
  FIN   
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