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BENOÎT XVI VU PAR JOHN ALLEN (2)

Censurer le Pape à la source?

A propos d'un article de John Allen publié juste après l'épisode de Ratisbonne.
Lire l'article ici: John Allen: "Qui dira non à Benoît XVI?"
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J'ai profité de ces quelques jours passés loin d'Internet pour traduire un article du journaliste américain John Allen (cf Benoît XVI vu par John Allen ), écrit peu après l'épisode de Ratisbonne. J'ai découvert John Allen grâce à une amie, et je trouve qu'en le lisant, le public francophone pourrait vraiment avoir "l'oeil et l'oreille du Vatican": évidemment, ou peut-être malheureusement, ce ne sont pas ceux du Saint-Père, plutôt ceux de la mythique et "mystérieuse" Curie, mais c'est une information très différente de celle qui se répète dans nos media, ou bien lui ayant servi de source. Propre, en tous cas, à alimenter la réflexion.

L'épisode de Ratisbonne -et ses premières conséquences, apparues en particulier lors du voyage en Turquie- appartiennent au passé. Mais on peut, maintenant que six mois se sont écoulés, tenter de poser dessus un regard moins passionné, et surtout, en ce qui me concerne, moins angoissé pour notre Pape. D'autant que, comme le souligne à juste titre John Allen, sa signification n'est pas limitée dans le temps, et risque d'avoir d'autres résonnances dans le futur.

La théorie du vaticaniste américain, est toute entière résumée dans le titre en forme de question "Qui dira non à Benoît XVI?".
Au plus fort de la crise, et immédiatement après, l'argument le plus fréquemment entendu était que le Pape avait "fauté" plus par maladresse que par intention, bref, que c'était un gaffeur, reproche quand même assez grave s'adressant à l'homme qui doit inspirer plus d'un milliard de catholiques (cf Guy Gilbert).
En fait, les prétendus défenseurs de la liberté d'expression ne pouvaient pas tirer à boulets rouges sur le Pape (sauf à admettre publiquement que leur conception de cette liberté était à géométrie variable...) mais répugnaient à le défendre ouvertement. La fable de la bourde papale était donc bien commode. L'affaire Redeker, les prises de position de BH lévy, en sont une parfaite illustration.
Cette accusation de bourde a trouvé une circonstance providentielle pour s'exprimer à nouveau: ce fut la polémique autour de la nomination, puis la renonciation, de Mgr Wielgus comme archevêque de Cracovie. Cet épisode,je le crois, n'était pourtant en rien imputable à une maladresse du Saint-Père, et finalement, avec le recul, pas si grave que cela; il pouvait en outre apparaître comme une manière d'apurer les comptes du passé communiste, dont l'Eglise n'était évidemment pas responsable.
Voir à ce sujet Le monde d'Henri Tincq : Sous le titre "Avis de tempête dans l'Eglise catholique", ce dernier signait en janvier dernier un article dévastateur, véritable condensé de haine "papophobe":
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Le bateau tangue, d'abord, à Rome. La succession des dérapages qui s'attachent depuis quelques semaines à l'action du pape jette le trouble. ...le doute s'insinue : ... sa capacité d'homme de gouvernement n'a- t-elle pas été surestimée ? ...
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John Allen s'exprime avec plus de subtilité, et de modération; il semble bien informé, à la source même, il est respectueux, bienveillant, et même admiratif, envers Benoît XVI, il ne s'attaque pas directement à lui, plutôt à son entourage; mais son article, probablement très lu, a fort bien pu servir à alimenter la critique de Tincq -donc, par ricochet, de l'ensemble de nos medias nationaux.
Il ne parle pas explicitement de "gaffe", mais il écrit: "la citation par Benoît d'une remarque polémique sur Mahomet par un empereur byzantin, aurait pu être plus nuancée", ce qui signifie au fond la même chose.(*)
Sa théorie est la suivante: les discours du Pape devraient passer à travers le filtre d'une pré-censure "soft" mise en place par quelqu'un de son entourage, suffisamment proche de lui, pour oser lui dire en substance 'Si vous en donnez l'ordre, je ferais immédiatement ce que vous souhaitez. Mais en conscience, je suis obligé de vous dire que c'est une erreur'.
En gros, placer le Saint-Père sous contrôle; mettre ses propos au diapason de la langue de coton du politiquement correct. Et anihiler par la mollesse de l'expression la force de ses arguments. Bref, l'aligner sur n'importe quel politicien.

Je n'aime pas cette interprétation.
D'abord, elle impute au Saint-Père la violence des réactions musulmanes, jusqu'aux destructions de bâtiments et au meurtre. En tant que pasteur responsable du peuple de Dieu à lui confié, cela revient à lui interdire toute prise de position: cela s'appelle du chantage.
Surtout, elle fait totalement l'impasse sur la manipulation médiatique, particulièrement violente cette fois-là, mais aussi toutes les autres, y compris passées (avec Jean-Paul II, par exemple à propos de la 'repentance') et futures, hélas! L'intention, cette fois, était clairement de semer la zizanie entre le Pape et le monde de l'Islam, soit pour donner corps au "choc des civilisations", soit (non exclusif) pour désamorcer un front commun des religions contre le matérialisme athée, soit pour compromettre son voyage à venir en Turquie. L'épisode, cité par John Allen, du discours d'Auschwitz-Birkennau, suivi de violentes attaques de la part de la communauté juive, bien que le Saint-Père y ait rajouté in extremis le terme Shoah, prouve d'ailleurs que, quoi que dise Benoît XVI, aussi modérés, aussi sublimes même, que soient ses propos, on l'attend au tournant, pour parler familièrement, et les suggestions de 'retouche' ne servent à rien pour désamorcer les attaques. (voir ici )

J'ai finalement l'intime conviction qu'elle est aux antipodes de son sentiment personnel, comme il s'en est déjà expliqué à plusieurs reprises (par exemple, à propos de à ceux qui seraient tentés d'assouvir une ambition humaine personnelle par l'accès à la prêtrise, il écrivait: "... c'est se condamner à devenir l'esclave de l'opinion publique, ... devoir s'adapter aux différents courants d'opinion et dire aux gens ce qu'ils veulent entendre. C'est devoir condamner demain ce dont on aura fait l'éloge hier. C'est finalement ne plus vraiment aimer ses interlocuteurs, mais seulement soi-même tout en finissant par se perdre au profit de l'opinion momentanément dominante").
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Et je suis non moins convaincue que ce qu'il a dit à Ratisbonne, était l'exacte traduction de sa pensée profonde. Il n'y a pas une chance sur mille que quelqu'un qui manie la langue avec autant de précision -de dextérité- ait pu commettre une erreur d'expression, surtout dans un contexte aussi délicat que celui des relations entre chrétiens et musulmans.
Quant à soupçonner qu'un manque de sensiblité (au sens perception) des sentiments d'autrui ait pu, ou puisse l'empêcher de mesurer l'impact de ses propos, c'est absurde: d'une part, ses années passées à la tête de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi l'ont rompu à la maîtrise de la sémantique diplomatique et surtout, tous ceux qui le connaissent ont souligné justement son extrême sensiblité, l'empathie pleine de délicatesse dont il sait faire preuve dans ses relations avec les gens.

Pour moi, l'idée qu'on puisse seulement imaginer "filtrer" ses discours est impensable.
Le Pape devrait-il être muselé -médiatiquement réduit au silence- par la "peur"?
Cela renvoie une fois de plus à la phrases si émouvante et désormais si riche de résonnances prophétiques, prononcée durant l'homélie de la messe d'inauguration: 'priez pour moi afin que je ne me dérobe pas par peur devant les loups'.

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(*) John Allen met dans la bouche d'un informateur du Vatican cette suggestion -tardive: "Il aurait simplement inséré une phrase, se contentant de dire 'Ceci ne reflète pas mon opinion personnelle' que tout aurait tourné différemment".
Rappelons que le Saint-Père avait pris soin, dans son discours, de relever la "rudesse" pour nous, aujourd'hui, des propos de l'empereur byzantin parlant de Mahomet à un interlocuteur musulman. Eût-il inséré cette phrase (qui n'avait pas lieu d'être, à ce moment!) que la portée de son argumentation s'en serait trouvée quasiment neutralisée!! On aurait pu, pour le coup, détachant là aussi la phrase de son contexte, prétendre que le Pape exposait dans un discours une opinion à laquelle lui-même ne croyait pas, par peur des réactions. Un comble!

Kire ici: John Allen: "Qui dira non à Benoît XVI?"


Une interview "musicale" de Georg Ratzinger